Le blog d'EDUCAPSY

Libres chroniques de "la matrice" d'un point de vue psychologique. L'écriture s'en tient au premier jet. Pertinence, précision, concision & vitesse. Telle est la visée. Le ton polémique est délibéré car "le combat est père et roi de tout" (Héraclite).

Saturday, September 27, 2008

Dans l'attente de la 2nde partie...

Bonjour,

Dès sa publication sur Agoravox, vous trouverez ici la seconde partie de l'article consacré aux "foules intelligentes" et au 11 septembre.
Il a été soumis aujourd'hui même.
Merci de votre intérêt et à bientôt

Luc-Laurent Salvador

A l’aube du « grand jour » : le 11-Septembre et les « foules intelligentes » du web

Les attentats du 11-Septembre 2001 ont eu un impact dévastateur sur la géopolitique mondiale comme sur les sociétés occidentales. Les guerres en Afghanistan et en Irak, les atteintes aux libertés individuelles des citoyens états-uniens ou européens, tout cela n’aurait probablement pas été possible sans cette catastrophe. Le mandat de Bush se termine sans que la version officielle de ces événements ait été remise en question malgré les efforts continus des truthers. Il y aurait matière à se décourager et toutes raisons de craindre que la persistance du mythe nous rapproche encore davantage de l’Apocalypse. Il conviendrait pourtant de voir que ces événements, précisément parce qu’ils perpétuent une logique sacrificielle que l’humanité a cultivée depuis ses origines, nous offrent une occasion unique de révéler à tous et, partant, d’invalider définitivement le mécanisme du « bouc émissaire » sur lequel le monde actuel repose encore. La possibilité d’un changement radical n’a donc jamais été aussi grande. Tous les espoirs sont permis car, grâce à internet et au web social, le peuple soumis à la propagande médiatique a enfin véritablement droit à la parole. Il ne reste plus qu’à trouver le moyen pour que cette parole s’exprime de manière souveraine et fasse taire pour toujours le mensonge d’une paix bâtie sur la violence sacrificielle.

« Je pense qu’il y aura des révolutions spirituelles et intellectuelles dans un futur proche. Ce dont je parle maintenant semble complètement fou et, pourtant, je pense que le 11-Septembre ne va cesser de gagner en signification ». René Girard, 2008, p. 29
Vers le « grand jour » ?

Qui n’a jamais vibré à l’idée d’un « grand soir », ce moment sacré où l’on sent que la foule ou le mouvement populaire avec lequel on fait corps est sur le point de renverser l’ordre établi ?
Après un XIXe révolutionnaire et passablement affolant pour les gouvernements de tous bords, l’éducation au XXe siècle a cultivé en chacun de nous un individualisme très rassurant pour les puissances de ce monde en général, les grands groupes marchands en particulier. Nous avons appris avec Hollywood à cultiver l’idée que seuls les héros changent le monde et nous sommes devenus de plus en plus méfiants vis-à-vis des mouvements collectifs, des illusions qu’ils véhiculent trop souvent et de la barbarie dans laquelle ils peuvent parfois verser, contrairement à nos démocraties toujours moralement impeccables puisque supposées protectrices des libertés individuelles. Pour le citoyen consumériste formaté par les médias, le « grand soir » n’est plus que le rêve passéiste de quelques révolutionnaires égarés. Quelle erreur !
Dans ce qui suit, je vais essayer de montrer pourquoi, depuis le 11-Septembre et, plus exactement, à cause de lui, les circonstances n’ont, paradoxalement, jamais été aussi favorables à une contestation radicale de l’ordre établi et à l’avènement du « grand soir », ou peut-être devrais-je dire, du « grand jour ».
En effet, au cours du XXe, le grand soir a souvent été un prélude à la nuit, le rêve a souvent tourné au cauchemar. Le grand jour semble préférable car il traduit l’idée d’un éveil, d’une sortie de l’illusion et du mensonge, d’une venue à la lumière. Dans l’Apocalypse, le grand jour est celui où Dieu exprime sa colère, mais si nous suivons le vieil adage « vox populi, vox dei » nous pouvons aussi considérer que voix du peuple = voix de Dieu, de sorte que le « grand jour » est alors celui où la voix du peuple peut enfin prévaloir. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas de dénigrer l’élan populaire des révolutions passées, mais plutôt de s’inscrire dans la continuité de ce qu’il avait de juste, de nécessaire et de sain pour, précisément, l’accomplir et venir, enfin, au grand jour.
À chacun de rêver ce dernier comme il le souhaite. La richesse des possibles n’est jamais un problème, si l’on reste disponible à ce qui se présente. Or, tout porte à penser que la possibilité d’un tel événement va grandissante car, ainsi que j’essaierai de le montrer, des foules innombrables n’attendent probablement qu’une occasion pour se mobiliser.
Que manque-t-il pour qu’elles le fassent ? Quelle forme pourrait prendre ce qui enclenchera le processus de cristallisation d’une opinion encore silencieuse, mais qui n’en pense pas moins ? C’est la question qui sera traitée dans l’article à suivre. Une réponse sera proposée qui devrait permettre à chacun de comprendre comment il peut aisément se mobiliser pour contribuer à l’avènement du grand jour.
Si la paix, la justice et la vérité ont la moindre valeur pour vous qui lisez ces lignes, sachez que vous êtes invités à l’action. Ça commence maintenant, par la prise de conscience du pouvoir qui est entre vos mains et qui, pour produire ses effets, a seulement besoin d’être exercé dans une solidarité que les foules intelligentes du web social ou du peer-to-peer peuvent mettre en acte de manière fulgurante. Un autre monde est réellement possible.
Le 11-Septembre est une opportunité

Comment le 11-Septembre pourrait-il favoriser l’avènement du grand jour ? Comment ce désastre qui est à l’origine de conflits internationaux, d’une guerre de cent ans contre le terrorisme et d’une restriction significative des libertés individuelles pourrait-il être regardé comme une opportunité ?
Pour la raison très simple que le 11-Septembre a amené le pouvoir politico-médiatique états-unien (mais aussi européen) à fournir un tel effort de propagande et de désinformation qu’il s’est en quelque sorte « exposé » et s’en trouve, à présent, fragilisé.
Cette « exposition » vient, en premier lieu, de ce que le pouvoir a lui-même donné la meilleure publicité à un acte qui a été indéniablement conçu pour être spectaculaire. Ensuite, dans l’accomplissement des attentats comme dans l’interprétation qu’il en a faite, ce pouvoir a laissé des traces, de nombreuses traces. Des actes, tout d’abord, des manquements ensuite, des mensonges et, peut-être le plus parlant, des silences inexplicables et inexpliqués sur une multitude de points cruciaux vis-à-vis desquels le public attendait et attend toujours des réponses. Ainsi, nous avons là un pouvoir qui ploie sous la charge de ses incohérences et de ses contradictions.
La chose n’est pas nouvelle me direz-vous, mais ce qui est nouveau et qui n’avait probablement pas été prévu, c’est que cette charge ne s’allégera pas, comme à l’accoutumée, en se perdant dans les brumes de la désinformation et de l’oubli. Nous avons enfin, avec le web, un média « grand public » qui a de la mémoire et qui pense en toute liberté, indépendamment des lobbies et autres groupes de pressions. Le formidable travail accompli durant toutes ces années par les truthers qui questionnent la version officielle est exactement ce dont nous avions besoin. Les mensonges des uns, les incohérences ou les silences complices des autres, ont été archivés, analysés et mis en ligne grâce à l’action diligente et bénévole d’une armée de volontaires soutenus financièrement par le public, mais surtout par des mécènes très impliqués comme Jimmy Walter.
Grâce à eux, chacun de nous peut à présent visionner en toute liberté et jusqu’à la nausée une vertigineuse somme d’informations dont la cohérence fait terriblement sens alors qu’elle aurait été censée se perdre dans le flux ininterrompu et subtilement désorganisé des nouvelles et des dépêches qui nous submergent jour après jour. Cet accès direct et instantané du citoyen à une documentation solide est un obstacle qui peut faire trébucher l’establishment politico-médiatique car, sur un nombre incalculable de points, ce dernier est incapable de répondre de manière cohérente aux questions qui lui sont adressées, non seulement par les familles des victimes, mais aussi par tous ceux qui savent qu’être citoyen c’est, avant toute chose, demander des comptes aux gouvernants.
C’est cela qui nous a permis de parvenir au point de bascule où nous nous trouvons à présent. Nous avons donc, avec le web, un puissant levier qui, joint au solide point d’appui qu’offre le 11-Septembre - en tant que monstrueux cas de terrorisme d’État - devrait permettre de renverser ces murailles millénaires de mensonges grâce auxquelles les peuples ont toujours été canalisés et dépossédés de leur pouvoir. Ainsi, un peu comme au judo, ce sera probablement l’intensité de l’effort fourni par l’adversaire qui permettra de le faire basculer, pour autant qu’on lui oppose, en temps et en lieu, ce qu’il faut de résistance.
Si l’incapacité du gouvernement américain à répondre aux questions légitimes qui lui sont posées devenait un fait établi, par exemple, grâce à un tribunal international, l’immoralité de sa violence serait reconnue et la guerre éternelle au terrorisme perdrait toute légitimité car nous pourrions la reconnaître pour ce qu’elle est : une manipulation. Tel est précisément l’objectif des truthers. Sa réalisation est la condition sine qua non du changement espéré. Et quel changement se serait !
En effet, si le gouvernement américain devait reconnaître avoir conçu et mis en œuvre les attaques du 11-Septembre afin de légitimer l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, le monde vivrait une véritable révolution dont, William Blum, bien que n’évoquant pas le 11-Septembre, nous donne une petite idée dans un chapitre intitulé Libérer le monde à mort :
« Si j’étais le président, je pourrais stopper les attaques terroristes contre les États-Unis en quelques jours. Définitivement. Je demanderais d’abord pardon, publiquement et en toute sincérité, à toutes les veuves et tous les orphelins, à tous les torturés, à tous les appauvris et à tous les millions d’autres victimes de l’impérialisme américain. Puis j’annoncerais que les interventions américaines à l’échelle mondiale sont terminées - y compris les atroces bombardements. J’informerais Israël qu’il n’est plus le 51e État de l’Union, mais, assez bizarrement, un État étranger. Je réduirais ensuite le budget militaire d’au moins 90 % et j’utiliserais les économies pour payer des réparations aux victimes et restaurer les dommages occasionnés par les nombreux bombardements et invasions américains. Il y aurait plus d’argent qu’il n’en faut [...] C’est ce que je ferais durant mes trois premiers jours à la Maison-Blanche. Le quatrième jour, je serais assassiné. » (Freeing the world to death), p. 96. tr. auct.
La reconnaissance de l’implication du pouvoir états-unien dans les attentats du 11-Septembre aurait probablement une ampleur plus importante encore car ce qui est en jeu, c’est une tradition de violence, qui remonte aux origines de l’humanité et dont on peut penser que ces événements constituent le sommet, l’aboutissement et, peut-être, osons l’espérer, le terme.
Le mécanisme sacrificiel

Selon l’anthropologue René Girard, les sociétés humaines seraient, depuis la nuit des temps, fondées sur un mécanisme sacrificiel qui aurait permis d’assurer la cohésion du groupe en canalisant sa violence contre une victime, accusée de tous les maux, et dont l’immolation rituelle ramènerait la paix dans le groupe, pour autant que le mécanisme en question reste méconnu et que personne ne reconnaisse un « bouc émissaire ».

Nous sommes les dignes héritiers de ces sociétés sacrificielles au sens où nous sommes tout autant portés à ces consensus accusateurs. La seule différence, mais elle est de taille, c’est que nous avons progressivement acquis la capacité à reconnaître l’existence de boucs émissaires, c’est-à-dire de victimes chargées d’une culpabilité qui n’est pas la leur dans le but de réconcilier le groupe. Cette capacité est précisément ce qui fait dérailler le processus sacrificiel car, en reconnaissant l’accusé comme victime, en n’acceptant pas l’accusation dont il fait l’objet et, en étant, en quelque sorte, témoins de son innocence, nous empêchons le consensus de se former. Lorsque l’accusation n’est pas unanime, lorsque certains se solidarisent avec la victime, la violence ne peut plus être expulsée par la mise à mort, elle reste dans le groupe. Le mécanisme sacrificiel ne peut s’accomplir et les accusés nous apparaissent alors pour ce qu’ils sont, des victimes, des boucs émissaires destinés à rassembler ou à mobiliser une communauté en détournant son attention des véritables coupables.
Par exemple, l’historien Tacite raconte qu’en l’an 64 de notre ère, pour se défendre de la rumeur qui le rendait responsable de l’incendie de Rome, l’empereur Néron aurait accusé les chrétiens qui ont alors été suppliciés par la population. À l’heure actuelle, nous reconnaissons aisément ces chrétiens comme les boucs émissaires de Néron et des Romains parce que nous n’adhérons pas aux accusations portées contre ce qui était alors une secte détestée « pour ses abominations... [et sa] ... haine pour le genre humain. »
Par contre, lorsque notre capacité de reconnaissance des boucs émissaires est prise en défaut, nous participons à une accusation qui nous semble légitime, parce que unanime. Dans ce cas, le mécanisme sacrificiel fonctionne comme il l’a toujours fait.
Prenons le cas des terroristes tchétchènes qui, en septembre 1999, ont fait successivement exploser une dizaine d’appartements dans Moscou et sa banlieue, occasionnant plus de 300 morts. À quelques exceptions près, le peuple russe a été tout à fait unanime et s’est lancé dans une « chasse aux Caucasiens » dans les rues de Moscou. Poutine a pu engager la deuxième guerre de Tchétchénie avec la brutalité que l’on sait et se faire élire président dans la foulée. Il est assez évident qu’ici le mécanisme a fonctionné à fond parce que tout le monde y a cru. Ne sommes-nous pas tous prompts à juger le terrorisme islamique détestable « pour ses abominations... [et sa] ... haine pour le genre humain » ?
Si vous n’y croyez pas, alors, verrez-vous là sans doute, encore une fois, des boucs émissaires. Vous n’auriez pas complètement tort car, en définitive, aucun élément de preuve démontrant l’implication des terroristes tchétchènes n’a pu être présenté. L’accusation est seulement venue du pouvoir et le peuple a suivi comme un seul homme ou presque. Cela paraît d’autant plus orwellien que Felshtinsky & Litvinenko indiquent dans leur livre Blowing up Russia que le seul attentat qui ait pu être déjoué dans la nuit du 22 septembre à Ryazan avait pour auteurs les services secrets russes, le FSB (ex-KGB).
Afin que personne ne se méprenne, je m’empresse d’indiquer que je ne souhaite pas, avec cet exemple, mettre la Russie en accusation, pas plus qu’avec cet article je ne souhaite mettre les États-Unis en accusation. Ce que j’essaie d’exprimer, c’est notre besoin universel d’une vérité qui ne pourra émerger que d’un consensus sur une histoire où chacun viendra tenir sa place, de bourreau ou de victime. Sous ce rapport, je crois sincèrement que les Européens n’ont de leçon à donner à personne et ont encore à assumer une histoire de violence sur laquelle, à l’exception du peuple allemand, ils ont tendance à fermer les yeux. Pour qui voudrait les ouvrir, sous le rapport du terrorisme d’État européen, je recommande la lecture de l’excellent livre de Daniel Glaser : « Les Armées secrètes de l’Otan ».
En définitive, tout dépend de notre capacité à sortir du cercle des accusateurs pour nous mettre à la place de l’accusé et comprendre sa situation. Selon que nous serons ou non avec l’accusation, nous verrons des dangereux criminels ou, au contraire, des boucs émissaires.
Pour les chrétiens martyrisés, les juifs, les sorcières, l’efficience de l’histoire a déjà permis que nous sortions tous ou presque du cercle des accusateurs. Par contre, les immigrés, les « jeunes des banlieues », les chômeurs et autres « assistés » sont encore des coupables « tout trouvés » vis-à-vis desquels le nécessaire travail de distanciation ou de dépassement des préjugés n’a pas été accompli.
Pour anéantir la « Matrice »

Renverser l’ordre établi, c’est mettre fin à ce cercle vicieux de la violence qui, depuis la nuit des temps, engendre la paix qui a besoin de la violence. Refuser cette fabrique perverse du lien social est probablement le seul moyen de sortir de la barbarie dans laquelle nous nous enfonçons.
Cela devient possible à présent parce que l’attention du monde entier a été polarisée par le 11-Septembre. Si sa signification passe, aux yeux de l’opinion publique internationale, d’un complot Al-Qaïda à un complot Bush & cie, tous verront alors la puissance hypnotique qu’un tel événement a pu avoir sur eux et, ainsi qu’il est bien connu, « un homme averti en vaut deux ». Chacun sera à l’avenir porté à reconnaître ce procédé dans les multiples formes qu’il est susceptible de prendre au niveau politique. Nulle conspiration ne passera plus lorsque nous serons tous des adeptes de la « théorie du complot ».
Le fait que nous ayons à faire sens de quelque chose qui est vieux comme le monde et qu’en définitive nous connaissons déjà très bien ne doit pas nous décevoir. Cela montre seulement que l’ordre ancien doit encore être aboli. La nouveauté, c’est que nous en avons enfin le pouvoir, nous nous trouvons clairement à un moment charnière de l’histoire. Car chacun sait dorénavant tout ce qu’il faut savoir. Il ne nous reste plus qu’à le reconnaître et à agir, c’est-à-dire, mettre nos actes en conformité avec nos convictions, pour faire œuvre révolutionnaire.
En effet, ce qui pourra précipiter la chute des puissances de ce monde et mettre au grand jour le système d’accusations mensongères au travers duquel sont « fabriqués » les ennemis nécessaires pour manipuler et contrôler les masses, jusqu’à les faire consentir à la guerre et au massacre des innocents, ce n’est pas un élu à la Néo ou une « dream team » de fantastiques super héros. Anéantir la matrice du mensonge dans laquelle nous vivons ne peut se réaliser sans les obscurs citoyens que nous sommes pour la bonne raison que cette matrice, c’est nous qui l’entretenons.
Ce sont les masses qui sont les véritables sources du pouvoir et c’est pourquoi les puissances de ce monde veillent à ce qu’elles soient constamment placées sous l’influence des médias. La matrice se délitera quand chacun s’en désolidarisera en affirmant son refus de voir ces violences accomplies en son nom. L’acte que chacun doit accomplir s’il ne veut plus contribuer à la matrice, c’est en sortir. Cela, personne ne peut le faire à notre place.
Vaincre la peur du ridicule

Rien ne peut mieux éclairer la situation présente que le vieux conte d’Andersen Les Habits neufs de l’empereur. Cette belle histoire raconte comment deux escrocs jouant de la peur du ridicule et de la tendance moutonnière des humains réussirent à faire croire un énorme mensonge à tout un peuple. Ils prétendaient tisser une toile incroyable de finesse que les sots ou les incapables ne voyaient pas. Pris tour à tour dans la peur du ridicule, le roi, puis ses conseillers et enfin le peuple tout entier en vinrent à faire semblant d’admirer des habits merveilleux sans pouvoir avouer qu’ils ne les voyaient pas, de peur de passer pour des sots ou des incapables. Tous étaient convaincus de l’existence de ce tissu, puisqu’ils croyaient que tous les autres le voyaient. Lors du défilé de l’empereur dans les rues, un enfant, innocent et, donc, étranger à la peur du ridicule, s’exclama « l’empereur n’a pas d’habits ! » Son père pris sa défense, affirmant qu’il ne pouvait mentir et, très vite, la foule se mit à chuchoter puis à s’exclamer que l’empereur n’avait effectivement pas d’habits. Ce dernier comprit que son peuple avait raison, mais il continua de faire semblant, pour sauver les apparences.
Il y a ici un parallèle à faire avec la situation actuelle. Il est, je crois, assez évident : une large part de la population a connaissance de nombreux faits qui falsifient complètement la version officielle et permettent d’accepter cette chose énorme : « le roi est nu », autrement dit, les attentats du 11-Septembre sont « Made in USA ».
Mais il y a aussi une différence qui saute aux yeux : hormis le cyberespace, le grand public forme une majorité silencieuse. Les prises de conscience s’opèrent dans le for intérieur de chacun et ne sont exposées qu’a minima, même dans la sphère privée. La raison en est que l’espace public est actuellement dominé par la représentation mensongère assénée par les médias du pouvoir, de sorte que chacun tend à se croire plus ou moins seul à penser ce qu’il pense. Chacun craint donc de se voir discrédité, ridiculisé ou rejeté par un entourage dont le silence ou le désintérêt lui semblent une preuve de soumission aux médias en question.
Nous sommes tous concernés par cette peur et, cela, de manière variable en fonction de notre statut social. Les journalistes, les politiques, mais aussi tous ceux qui font profession de respectabilité, comme les universitaires, sont, de loin, les plus exposés. Cette pression qui s’exerce sur l’individu lorsqu’il est « en vue » explique l’étonnant contraste entre, d’une part, le silence observé dans la sphère publique « officielle » sur la question du 11-Septembre et, d’autre part, la formidable agitation autour de cette dernière dans les commentaires des lecteurs de la presse alignée comme dans le web social en général.
Quoi qu’il en soit, tout se passe comme si, contrairement au conte d’Andersen, les « cris » des truthers n’avaient pas (encore ?) réussi à délier les langues. La rumeur qui enfle sur le web social semble insuffisamment audible dans la sphère publique pour amener quelques politiques ou journalistes courageux à prendre le relais, et ce, malgré des avancées marquantes comme le débat qui a récemment eu lieu au Parlement européen. Le poids du silence médiatique est ici tellement lourd qu’on doit raisonnablement se demander s’il est encore possible de changer l’état des choses.
Cette question, un peu désespérée et désespérante, Jimmy Walter se l’est posée. Alors qu’il a initié et formidablement soutenu le mouvement des truthers pendant de longues années, il a répondu, à regrets, par la négative.
Selon lui, en effet, la plupart des gouvernements et des médias connaissent parfaitement la vérité, mais nul ne bougera, « pas même Hugo Chavez du Venezuela, l’Iran ou les médias de gauche ». Les mouvements protestataires sont évoqués a minima ou carrément ignorés par les médias de sorte qu’il n’y aurait plus d’espoir et qu’il ne resterait plus qu’à « faire preuve de compassion pour les proches qui souffrent encore [du 11-Septembre] et se préparer pour les désastres à venir. Car ils ne vont pas abandonner ou s’arrêter là. »
En même temps qu’il écrivait cela, Jimmy Walter a indiqué son retrait du mouvement des truthers. J’imagine que, parmi ces derniers, plus d’un a dû se sentir orphelin et quelque peu perplexe. Tous ces efforts pour informer auraient-il été accomplis en vain ? N’y a-t-il donc pas moyen de vaincre la censure et la démonisation dont fait l’objet la question du 11-Septembre ? Devons-nous nous résigner à l’idée qu’hormis le web, les espaces de liberté de pensée ne relèvent plus que de la sphère privée ?
Pour ma part, je ne le crois pas. La chape de plomb médiatique peut sûrement être renversée, mais, sans forcément changer de stratégie, il nous faudra trouver une nouvelle tactique. Une nouvelle pierre doit être apportée à l’édifice des truthers pour qu’il puisse enfin atteindre la sphère publique des médias « officiels ». Dans l’article à suivre je ferai une proposition en ce sens. Il devrait apparaître, sans surprise, que la solution est entre nos mains. Sa réalisation dépend de chacun de nous, elle dépend de vous, lecteurs, et de votre pleine conscience que le moment d’agir, c’est maintenant ou jamais, avant qu’un nouveau désastre (économique ou guerrier) ne se présente.

Wednesday, July 09, 2008

Désinformation de journaleux (autour de Bétancourt)

Eric Mettout, journaliste en charge du site internet de l'Express, LEXPRESS.fr a publié hier un article intitulé "Les internautes en colère contre Bétancourt". La désinformation qui transpirait de ce mauvais papier m'a fait bondir et je me suis engagé dans un échange assez rugueux avec l'auteur. Mes deux derniers posts ayant été censurés, je les reproduis ici, avec les réponses qu'a bien voulu me faire l'auteur (à l'exception du dernier message qui, immédiatement censuré, n'a pas eu de réponse).

Il n'y a rien à ajouter de particulier si ce n'est que, c'est vrai, je l'avoue, j'ai bien malmené Eric Mettout dont la malhonneteté intellectuelle, l'(in)suffisance, et plus fondamentalement, la mauvaise foi m'ont sérieusement irrité. Sans doute aurais-je dû me tenir dans un registre moins provocateur, moins agressif. Mais Héraclite ne disait-il pas que le combat est père et roi de tout ? Je crois dans les vertus de la polémique. Le fait que j'ai été censuré montre que LEXPRESS.fr n'a pas cette vision.

Cet échange sera repris sur Agoravox car, de cette polémique ressort tout de même l'aveu de Mettout qui reconnaît effectivement faire un article destiné à ternir l'image des internautes auprès du grand public car ils rapprochent les commentaires négatifs concernant le battage médiatique autour de la libération d'Ingrid Bétancourt des critiques que les internautes adressent par ailleurs à la version officielle (complot Ben Laden) des attentats du 11 septembre.
Nous voyons là un journaliste porteur de biais revendiqués dans un exercice de manipulation des foules. Edifiant.

J'invite le lecteur a commencer par l'article de Mettout pour ensuite revenir sur mes 4 commentaires et les 2 réponses de Mettout qui se trouvent ci-dessous par ordre chrono-logique.

1__________________________________________

Désinformation de journaleux

Cet article me semble malhonnête, une pure désinformation.

La question est de savoir qu’est-ce qui la motive. Je vais donc aborder ces deux points successivement :

1) La désinformation :

a. Elle commence avec le titre quand Mettout écrit : LES internautes sont en colère contre Bétancourt. Ecrire LES n’est légitime que si TOUS les internautes sont en colère contre elle. Le sont-ils ? Non, bien sûr, donc il fallait écrire « DES internautes… »

b. Mettout parle de « réactions négatives devenues majoritaires ». Concerne-t-elle Bétancourt ? Pas vraiment ! Elle concerne surtout :

i. La messe émotionnelle resservie jusqu’à la nausée

ii. L’absence de toute réflexion quand tant d’éléments indiquent qu’il faut « penser » et non pas faire dans la pure réaction compassionnelle

iii. L’éternel deux poids deux mesures qui prévaut dans les médias en dépit des inlassables critiques de Chomsky & compagnie

c. Elle s’achève avec la remarque finale sur les commentaires « odieux » qui « réflètent une réalité » que les « élites » ne peuvent ignorer. C’est une opinion gratuite qui se sert de quelques rares grincheux xénophobes genre fachos extrême pour jeter l’opprobe sur TOUS les internautes (cf. le titre).

2) La motivation

a. Qu’est-ce qui peut pousser un journaleux à faire se retourner un foule en liesse contre LES salauds d’internautes qui crachent dans la soupe ?

b. Les internautes, parce qu’ils ont de la mémoire, parce qu’ils pensent, sont les pires ennemis du journalisme de merde

c. L’intention de tartampion, c’est donc de susciter une réaction émotionnelle de rejet de la part de la foule des heureux moutons pour qu’elle se tienne à distance des moutons noirs du cyberespace

d. La motivation, consciente ou non, de Mettout, semble bien de discréditer aux yeux de l’opinion ceux qui pensent en liberté.

e. Je ne peux pas m’empêcher de penser que la cible ultime de Mettout et de ses pareils, ce sont les conspirationnistes du 11 septembre. Mais notez bien que ce n’est qu’une hypothèse !


2__________________________________________

Eric Mettout - 08/07/2008 19:38:55

@ Désinformation, la réponse du journaleux (merci pour le qualificatif, on sent respect et sens du dialogue, tout de suite) : - Le titre : oui, la grande majorité des commentaires publiés sur notre site, mais aussi sur les autres sites d'information, sont négatifs, s'interrogeant sur les conditions de l'opération ou dénonçant la récupération de Nicolas Sarkozy, mais aussi, sinon surtout, grognant contre l'état de forme d'Ingrid Betancourt, sa soi-disant culpabilité, l'argent dépensé pour cette "franco-colombienne", sa présence et même sa foi. Donc, le titre "LES internautes" me paraît parfaitement justifié. Cela dit, qu'il vous dérange ne justifie en rien, pour le coup, de parler de "désinformation". - Parler de "l'absence de réflexion" à propos de la manière dont les médias ont couvert l'événement pour justifier les remarques tombées à ce même sujet sur notre site est assez... gonflé, quand on lit ce que j'ai lu. L'Express notamment a publié de nombreuses et longues enquêtes sur cet enlèvement, les Farc, les forces en présence en Colombie, les tenants et les aboutissants de cette triste affaire. Que vous ne les ayez pas lu ne vous autorise pas à être aussi expéditif. Au contraire. - Oui, certains commentaires sont odieux, dans le fond comme dans la forme. Pour ce qui est de la forme, le vôtre est une manière d'exemple. ...

@ Désinformation, la suite : - Vous avez parfaitement raison: sur les mêmes bases, une vraie connaissance du sujet et pas une série d'impressions, de "quand même, elle a de bonnes dents pour quelqu'un qui a passé six mois dans la jungle", nous dénonçons et continuerons de dénoncer les négationnistes quels qu'ils soient, à commencer par ceux du 11 septembre. Ce que je décris dans mon article relève effectivement du même phénomène irrationnel. - Votre commentaire est ordurier. Selon les règles qui président à notre site, et qui excluent notamment toutes les agressions gratuites, les injures, les attaques ad hominem, il aurait dû être modéré. Mais c'est un plaisir de répondre à un tel ramassis d'âneries bien troussées. Bien à vous, Eric Mettout

3__________________________________________

Désinformation (le retour)

M. Mettout, vous maintenez la légitimité de votre titre qui dit en somme que TOUS les internautes sont en colère contre Bétancourt. C’est complètement faux, et donc, ou bien vous ne connaissez pas la langue, ou bien vous ne connaissez pas la logique.

99% des internautes, quoi que ce soit qu’ils puissent critiquer par ailleurs, se félicitent de la libération d’IB et seuls quelques internautes extrêmistes ont pu exprimer une forme de ressentiment dirigé contre elle. La colère que vous stigmatisez vise d’abord le pouvoir et ses médias qui ne cessent de prendre les citoyens « rien que pour des c… » comme disait Coluche. Cela, en instrumentalisant IB pour une grande messe de l’émotion proprement indécente en ce sens qu’elle détourne l’attention du public vis-à-vis d’une actualité qui se trouve laissée pour compte. Votre titre est donc complètement abusif et je trouve affligeant que vous soyez incapable de reconnaître l’amalgame que vous opérez en jetant l’opprobe sur tous les internautes alors que 2 ou 3% seulement visent IB. C’est vous, en tant que représentant des médias qui êtes visé, et il va vous falloir l’assumer. Le métier de journaliste va devenir beaucoup plus exigeant maintenant que les citoyens sont entrés dans la danse.

Alors permettez-moi de vous dire que vous avez encore des progrès à réaliser avant d’être à la hauteur de la tâche. Il va vous falloir maîtriser la langue, française, ainsi que la vôtre. La suite dans le message suivant.

4__________________________________________________

Désinformation (dix de der)

CE MESSAGE A ETE CENSURE

POURQUOI ? TELLE EST LA QUESTION

@ Eric Mettout…

…Pour reprendre les choses depuis le début, je vous accorde que les termes « journaleux, tartampion, et journalisme de m… » ne sont pas agréables mais ils ne sont pas injurieux à proprement parler, encore moins diffamatoires, tout au plus provocateurs (car notez bien que la dernière formule concerne le journalisme, pas le journaliste).

Par contre, affirmer que mon message est odieux dans sa forme, outre que cela ne fait pas sens, c’est exprimer un jugement moral tout à fait inapproprié en la circonstance et, qui plus est, sans fondement. Mais ce dérapage n’est rien comparé aux suivants. En effet, quand vous avez la témérité (ou l’inconscience) de reconnaître que ce sont bien les conspirationnistes que vous voulez jeter à la vindicte de la foule en liesse, vous les assimiler à des négationnistes alors qu’ils demandent seulement à connaître la véritable cause des attentats. Tout le monde sait, mais peut-être pas vous, que le FBI n’a jamais poursuivi Ben Laden pour les attentats du 11 septembre car il n’y a aucune « preuve solide ». Allez voir leur site. Votre accusation est tout simplement diffamatoire. Quand ensuite vous ajoutez que mon commentaire est ordurier, il ne reste plus qu’à en rire. Quand vous dites en parlant de mon commentaier : « Selon les règles qui président à notre site, et qui excluent notamment toutes les agressions gratuites, les injures, les attaques ad hominem, il aurait dû être modéré », il va de soi que votre réponse aurait dû l’être aussi. Bien à vous. Dix de der.

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Eric Mettout - 09/07/2008 10:36:19

@ Désinformation : ce message n'a pas été censuré... la preuve ! Passons. Comme je passerai sur le fait que, de votre point de vue, "journalisme de m.... " (celui que je pratique, donc) n'est pas un terme injurieux. Sur le fond : pour L'Express, et pour moi-même, les "conspirationnistes" comme vous les appelez relèvent en effet du même phénomène que celui qui conduit les négationnistes à remettre en cause la Shoah: interprétation hasardeuse, idéologie sous-jacente, aveuglement, le tout soupoudré d'une paranoïa de début de soirée sur M6. C'est notre avis, libre à vous de ne pas le partager, libre à nous de l'exprimer. PS : je persiste et signe, la forme de nombre de vos messages est odieuse. Bien à vous, LEXPRESS.fr

6 (dernier)______________________________________

Désinformation (final)

@ Mettout.

Pas censuré mon message ? La preuve ? Quelle preuve ? Mon message « (Dix de der) » a encore disparu, donc il a été censuré déjà trois fois. Votre parole (pas de censure le concernant) n’est même pas respectée par les censeurs !

Pour ce qui est de votre réponse, elle ne me satisfait pas. Je maintiens que « journalisme de m. » n’est pas agréable, mais il n’est pas injurieux car il ne vise pas la personne. Encore une fois, je n’ai pas dit « journaliste de m. ».

Quoi qu’il en soit, si vous tenez cela pour injurieux, alors comment expliquez-vous que vous vous autorisiez vous-même des adjectifs comme « odieux » ou « ordurier » concernant mes commentaires ? Selon vos normes, c’est injurieux. Vous êtes donc dans un deux poids, deux mesures.

Pour ma part cela m’a fait bien rigoler car, j’y insiste, « odieux dans sa forme » n’a aucun sens. Seul le fond peut être odieux. Je vous invite à réviser les fondamentaux.
Quant à « ordurier », même si « journalisme de m. » était une injure, ordurier traduirait une exagération qui ne sied pas à celui qui est censé faire preuve d’objectivité.
A cet égard, vous êtes loin du compte, particulièrement concernant l’amalgame conspirationnistes et négationnistes. Ces derniers tentent de nier un formidable ensemble de preuves alors que les premiers pointent seulement l’absence d’une quelconque preuve et l’omniprésence de la propagande dans les médias. Faire un amalgame ici, c’est non seulement manquer de discernement, c’est aussi diffamer. Le fait que vous persistiez, associé au fait que votre rédacteur en chef se permette d’appeler à la guerre en Afghanistan, je trouve ça fait sens, mais ça laisse rêveur.

Qui plus est, votre argumentaire est d’une telle fragilité que vous pouvez tranquillement l’appliquer à vous-même :

« interprétation hasardeuse, idéologie sous-jacente, aveuglement, le tout saupoudré d'une paranoïa de début de soirée sur TF1 », c’est pas vous ça ?

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Saturday, March 29, 2008

ACHEVER CHOMSKY ?



A la tombée de la nuit, le 20 août 1998, une quinzaine de missiles de croisière Tomahawk filent vers Khartoum, avec pour cible l’usine pharmaceutique d’Al-Shifa. Alors qu’elle assurait 50 % de la consommation soudanaise, cette fabrique sera complètement détruite au motif qu’elle servirait à la fabrication de composants du VX, un puissant neurotoxique. Les soupçons, fragiles, n’ont jamais été confirmés et de nombreux observateurs ont perçu l’attaque comme faisant partie d’une opération de diversion dans une actualité dominée par l’affaire Monica Lewinsky. Selon Noam Chomsky, cette destruction aurait privé la population soudanaise de médicaments vitaux et aurait entraîné la mort de plusieurs dizaines de milliers personne. Il l’a donc présentée comme un acte terroriste plus grave que les attentats du 11 septembre, considérant même qu’elle pouvait légitimer ces derniers. Avec un tel point de vue, tout à la fois provocateur et moral, Chomsky minimise l’importance du 11 septembre et juge vains les efforts entrepris par ceux qui cherchent une vérité au-delà des incohérences de la version officielle. De sorte que, sur ce point particulier, notre libertaire anarchiste tient le même discours que le pouvoir politique et médiatique contre lequel il lutte depuis presque un demi-siècle, à savoir : a) les Etats-Unis ont été attaqués par des terroristes islamistes et b) circulez, ya rien à voir, rognotudju !

Il faut savoir que Noam Chomsky est depuis longtemps présenté comme le plus grand intellectuel vivant. Faisant partie de ces auteurs vraiment originaux, il est à peu près inclassable. Ses travaux en linguistique lui ont valu, très tôt, une grande renommée mais c’est en se faisant un critique obstiné de la domination mondiale du libéralisme en général, de l’impérialisme américain en particulier, qu’il est devenu une véritable icône de la gauche progressiste.

C’est à ce titre que Daniel Mermet est allé l’interviewer et même le filmer chez lui, au MIT, près de Boston, dans le cadre de l’émission « Là-bas si j’y suis ». Un documentaire réalisé par Olivier Azam et Daniel Mermet grâce à une souscription effectuée auprès des auditeurs de France Inter est actuellement en cours de montage ; intitulé Chomsky & compagnie (cf. http://www.lesmutins.org/) sa sortie en DVD et dans les salles se fera d’ici quelques mois. Deux extraits d’environ une heure ont été projetés récemment à Montpellier ainsi que dans d’autres villes de province. Bien qu’ils me soient apparus très prometteurs et qu’ils aient été fort bien accueillis par le public, leur visionnage a été pour moi l’occasion d’une prise de conscience de l’insuffisance de la pensée de Noam Chomsky. Aussi nécessaire et même salutaire qu’elle m’apparaisse, cette pensée a, je crois, perdu une part essentielle de son actualité depuis les attentats du 11 septembre, non seulement parce qu’elle tend à en relativiser l’importance, mais surtout parce qu’elle n’a pas su ou voulu envisager l’hypothèse d’une manipulation. Dès lors, pour paraphraser Sri Aurobindo, si on ne peut douter que Chomsky fut une aide, il semblerait qu’à présent, Chomsky soit l’entrave.

Ce qui suit tentera d’amener à l’idée que ce qui manque à l’œuvre de Chomsky, c’est une théorie. Je pense en particulier à la théorie sacrificielle de René Girard. Cette conception offre en effet une perspective anthropologique qui permet d’accomplir ce que Chomsky a laissé inachevé : la révélation du mécanisme à l’origine de toutes les propagandes.

De l’information sur la désinformation

Bien que lecteur enthousiaste des articles polémiques de Chomsky qui paraissent régulièrement sur le site de Michel Collon, j’ai hésité à venir à la projection de l’avant-film de Azam et Mermet. Qu’allais-je entendre que je ne savais déjà ? Je n’ai pourtant pas regretté d’avoir assisté à cette séance. J’en suis sorti complètement édifié et par le film et par le débat passionné qui a suivi. Cela s’est passé dans une salle bondée, en présence d’Olivier Azam et de Normand Baillargeon, auteur d’un « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » évoqué dans le film.

Le documentaire était captivant autant qu’impertinent. Des choses belles et bonnes sur le monde tel qu’il va ont été dites, en particulier, le deux poids deux mesures qui prévaut dans les médias selon que l’information va dans le sens de la pensée unique ou non. Ce thème constitue un des principaux leitmotiv de Chomsky qui a contribué à rendre célèbre l’expression de Lippmann « manufacturing consent » (traduite par « la fabrique du consentement ») en traitant des stratégies de communication qui, au cours de l’histoire, principalement du XXe siècle, ont permis d’amener les opinions publiques à adhérer à telle ou telle représentation choisie de la « réalité ».

Chomsky a, par exemple, comparé les couvertures média respectives de l’assassinat de l’archevêque Oscar Romero au Salvador et de l’assassinat en Pologne du père Popiélusko. Le rapport était de un à cent. Le premier est resté quasiment inconnu des média occidentaux quand le second a été surmédiatisé.

On ne peut douter du fait qu’en démocratie les journalistes se croient libres, ils le disent suffisamment. C’est en toute liberté qu’ils sélectionnent ce qui sera dit et ce qui ne le sera pas. On peut simplement en déduire, avec Chomsky, que les journalistes sont les premiers acteurs de la censure qui, incontestablement, s’opère, généralement dans le sens des pouvoirs dont ils dépendent : les grands groupes, les institutions, etc. Le cas de la constitution européenne est, à cet égard, très représentatif.

Ceci étant, il me semble que l’on pourrait prolonger cette ligne de pensée et reconnaître aussi une forte dépendance des médias à l’égard du public lui-même. Dès que l’opinion de ce dernier peut être pressentie, les journalistes s’empressent d’abonder dans son sens, quitte à hurler avec les loups — cf. le récent revirement de la presse vis-à-vis de Nicolas Sarkozy. Il y a là une forme de suivisme qui traduit un vif souci de l’image, de la respectabilité, c’est-à-dire, une volonté de maintenir au plus haut son pouvoir d’influence. Une telle attitude contribue idéalement à la normalisation ou au formatage des contenus et, par voie de conséquence, à la formation de ce public moutonnier dont le libéralisme a besoin ; à savoir, un public sous influence qui entend seulement ce qui ne va pas trop perturber ses représentations sociales et ses comportements d’achats.

Je sais déjà que je visionnerai la version longue en DVD (estimée à 3h) car, à mon sens, toute réflexion, toute « autodéfense intellectuelle » nécessite la connaissance d’un certain nombre de faits concrets, historiques, incontestables. Comme je n’ai pas lu tout Chomsky, le film d’Olivier Azam élargira certainement mon horizon sous ce rapport. Toutefois je sais déjà que je resterai sur ma faim concernant un aspect essentiel : la théorie.

Peut-on penser au-delà de Chomsky ?

D’emblée, je précise qu’il n’y a pas là une critique qui s’adresserait aux réalisateurs. Ces derniers nous donnent accès à ce que Chomsky et ses sympathisants proposent et pour autant que je puisse en juger, c’est très bien fait. On peut, je crois, les en féliciter. J’entends simplement ici formuler ce qui me paraît la grande faiblesse de la pensée de Noam Chomsky : l’absence d’une conception d’ensemble qui puisse favoriser, orienter et guider l’action. Il me semble que c’est de cela dont nous avons le plus cruellement besoin. Prendre pleinement conscience de la réalité de la propagande à laquelle nous sommes constamment exposés au travers des médias du pouvoir économique et de son serviteur politique, c’est une chose. Comprendre l’ampleur du problème de la situation humaine, dans l’histoire et au présent, c’est autre chose. Or, cette compréhension est nécessaire pour répondre à la hauteur des enjeux écologiques, psychologiques, sociologiques, politiques et économiques actuels.

La question que je voudrais poser est celle qui m’habitait avant d’aller visionner Chomsky et compagnie : peut-on, doit-on, aller au-delà de la pensée de Chomsky ? La réponse va de soi, me semble-t-il. La pensée est une marche qui ne connaît pas de repos. Chomsky l’entend probablement ainsi. Dans le film, il évoque une mésaventure qui lui est arrivée il y a un demi-siècle, dans les Pyrénées Orientales. Un panneau indiquait un chemin menant au Canigou. Pensant qu’il s’agissait du relief proche qu’il avait sous les yeux, Chomsky s’y engagea et découvrit ensuite qu’il ne s’agissait que d’une grosse colline qui lui masquait le véritable Canigou, sur les pentes duquel il faillit mourir d’épuisement. Le progrès social suivrait, selon lui, cette dynamique. La grosse colline que nous avons sous les yeux n’est qu’un point de passage, qui ne doit pas masquer ce qui se tient au-delà, ce vers quoi nous nous dirigeons, sans en être nécessairement conscient. Quel pourrait donc être cet au-delà ? Après le douloureux constat de l’omniprésence de la propagande auquel Chomsky nous amène, quel terrible sommet reste-t-il à affronter ?

Il n’est pas envisageable de tenter ici une démonstration ou même une argumentation en bonne et due forme. Je voudrais seulement indiquer quelques éléments qui pointent, de manière encore fragile mais avec insistance, en direction d’un des universaux anthropologiques majeurs que René Girard n’a eu de cesse de dégager tout au long de son œuvre et dont il y a tout lieu de penser qu’après avoir tramé l’histoire humaine, il est encore à l’œuvre dans cette actualité dont nous avons trop facilement tendance à croire qu’elle est inouïe, sans précédent, etc. Je veux parler du mécanisme sacrificiel au travers duquel nous construisons depuis la nuit des temps nos réalités humaines et supra-humaines. Mécanisme que nous repérons seulement lorsqu’il déraille, lorsque ses victimes nous apparaissent innocentes et sont alors, à nos yeux, des boucs émissaires.

Critiquer la propagande n’est pas toujours innocent

Mais revenons à Chomsky. Selon ce dernier, les personnes les plus éduquées, les intellectuels en particulier, sont plus sensibles à la propagande, manifestant une adhésion plus vigoureuse. Admettons. Se pourrait-il alors que Chomsky lui-même soit resté sous l’influence de représentations qui favorisent le maintien du système qu’il dénonce ? Son inlassable critique validerait-elle implicitement quelques éléments fondamentaux de la propagande U.S. ? Se pourrait-il que Chomsky ait lui aussi, aussi peu que ce soit, le souci de la respectabilité et s’interdise, inconsciemment, de franchir certaines frontières de peur de heurter son public et/ou de se discréditer ?

Considérons sous ce rapport la notion de propagande dont la pensée de Chomsky a fait son cheval de bataille. Ce concept n’est pas aussi innocent qu’il en a l’air. Il véhicule tacitement, et donc vigoureusement, l’idée d’une réalité qui se tiendrait au-delà de la manipulation, au-delà de la propagande, et qui serait donc « objective ». Il est vrai que cela peut sembler assez anodin. Qui ne croit en la réalité du monde dans lequel il vit, qui ne la présuppose à tout instant ? Notre besoin de certitude n’est-il pas immense ?

Il y a là néanmoins un problème fondamental car, adhérer à la vision d’une réalité indépendante, qui se tiendrait au-delà de représentations sociales « sous influence », c’est écarter d’emblée la possibilité que la réalité à laquelle chacun de nous s’adresse soit construite socialement, dans un processus de convergence et de co-validation mimétique des représentations. Or, il y a de bonnes raisons de penser que la réalité, au moins dans sa dimension sociale, puisse être une construction collective. En effet, rien n’est réel qui ne soit tenu pour tel par un consensus reconnu. C’est précisément ce consensus constructeur de réalités qui motive tous les efforts de propagande déployés dans le monde. La propagande l’a bien compris, mais Chomsky semble ne pas le voir. Pourtant, cela fait plus d’un siècle que Tarde a pointé, dans son beau livre L’opinion et la foule, le fait que nous croyons les nouvelles lues dans le journal et nous les intégrons dans notre représentation de la réalité, non pas en vertu du seul crédit que nous accordons au journaliste, mais parce que nous nous représentons le vaste public qui en vient à partager cette information avec la même conviction. Le fameux « Vu à la télé » nous suggère pareillement qu’une chose est (réellement) désirable simplement parce qu’elle a été vue et désirée par de nombreuses personnes. Rien en définitive n’influence le public davantage que le public lui-même.

La construction mimétique de la réalité

Se tenir à une position réaliste, rester dans l’inconscience de cette dynamique mimétique au fondement de nos représentations de la réalité, c’est se mettre dans l’incapacité de questionner radicalement les mythologies naissantes auxquelles nous sommes constamment exposés et que nous tenons pour des réalités en raison de leur omniprésence dans les médias et/ou les représentations sociales. Le réalisme est un positionnement fondamentalement réactionnaire qui invite à la soumission à une réalité supposée indépendante et sur laquelle nous n’aurions a priori pas de prise. Le constructivisme ne nie pas le réel, seulement le fait qu’il se tiendrait hors de notre portée. La réalité nous la construisons non seulement parce que, comme le disait si bien Pirandello « la vérité est telle qu’on la croit », mais surtout parce que nous en faisons partie, nous en somme constitutifs. Le constructivisme est donc essentiellement progressiste et, à l’heure actuelle, encore passablement révolutionnaire.

La propagande nous amène à croire à des représentations dont nous pouvons certes nous déprendre un jour, mais nous restons dangereusement exposés à la manipulation tant que nous n’avons pas saisi que toutes nos représentations de la réalité sont des constructions, en particulier cette idée que la réalité serait indépendante et donc, intangible. Il nous faut pouvoir questionner a priori tout fait (au sens de donnée) en nous rappelant avec Vico que « la vérité est précisément cela qui est fait » (au sens d’acte). La réalité, ce sont nos actes. La représentation socialement partagée devient réalité lorsque le collectif en prend acte.

Selon René Girard, le fait humain premier, l’acte fondateur de l’aventure humaine, a été le geste sacrificiel qui amène à faire d’une entité quelconque la responsable de ce qui arrive à la communauté. Girard a non seulement repéré ce mécanisme dans les mythes fondateurs de quasiment toutes les cultures du monde, il a rendu intelligible le fait que derrière chaque épisode de l’Histoire nous pouvons retrouver la trace de boucs émissaires, qui sont, en quelque sorte, la partie émergée du mécanisme sacrificiel. Ce qu’il nous donne à voir, c’est le fait que porter une accusation unanime met ipso facto la communauté en paix avec elle-même, elle se trouve rassemblée, ressoudée et prête à se mobiliser contre l’ennemi commun. Le problème de la violence intestine — qui a de tous temps constitué la principale menace à la survie des groupes humains — trouve ici une solution qui, d’après Girard, a été rituellement, religieusement, reproduite depuis que l’homme est l’homme. Cette solution est d’une implacable logique : si tous accusent une même personne (ou une même chose), ils ne s’accusent pas réciproquement, ils sont donc en paix. Ils le seront encore plus sûrement quand l’accusé ne pourra plus clamer son innocence, quand il sera mort et qu’aucun risque de dissensus ne persistera plus. La guerre a ainsi toujours été le meilleur moyen d’apaiser les tensions internes d’une société et la victoire, celui qui permet d’imposer les représentations du vainqueur, sa version de l’histoire et de la réalité. Les mythes sont en l’essence des histoires, qui disent ce qu’il en est du réel et des causes qui affectent les humains. Les mythes exposent la réalité à laquelle les peuples qui y croient se trouvent véritablement confrontés. Nos représentations du monde ont d’abord été religieuses, puis elles sont progressivement devenues scientifiques, mais sans que rien ne change sous le rapport de leur dynamique, nécessairement collective autant que mimétique.

Théorie et pratique du bouc émissaire

L’histoire le montre suffisamment, la puissance suggestive de l’unanimité-accusatrice-constructrice-du-réel est gigantesque. Ainsi, par exemple, c’est une Argentine complètement réunifiée qui s’est engagée dans la guerre des Malouines en dépit des troubles qu’elle connaissait depuis l’avènement de la dictature. Même le pianiste dissident Miguel Angel Estrella a soutenu cette stratégie de la junte alors qu’il était une de ses victimes et qu’il n’avait cessé de la combattre par ailleurs. Assurément donc, rien de tel qu’un ennemi commun pour resserrer les rangs d’une communauté sur le point d’éclater !

Fort heureusement, nous avons appris à déjouer cela. La notion de « bouc émissaire » est devenue universelle et le fait de l’employer dit ipso facto que nous ne sommes pas dupes. Quand ce n’est pas le cas, quand nous n’avons pas repéré le « bouc émissaire », quand nous nous inscrivons dans un consensus accusateur qui laisse l’accusé sans défense, nous contribuons activement à une réalité contrefaite, nous entretenons le cycle de la violence, nous ne savons pas ce que nous faisons.

Dans le film d’Olivier Azam, Chomsky évoque furtivement ce processus, en le présentant, comme une forme bien connue de manipulation. Mais il ne s’y arrête pas. Il n’en dégage pas la portée générale alors qu’il traite sans cesse des accusations mensongères portées par la presse bien-pensante de son pays. A l’évidence, la connaissance des faits, bien que nécessaire, n’est pas suffisante. Comme disait le psychologue Kurt Lewin : « il n’est rien de plus pratique qu’une bonne théorie ».

Alors précisément, qu’est-ce que la théorie du bouc émissaire nous donne à voir que Chomsky ne voit pas ? Elle nous donne un schéma conceptuel à partir duquel nous pouvons dégager des régularités. Apparaît alors l’implacable retour du même, en particulier cette logique sacrificielle qui semble inhérente à l’histoire de la nation qui prétend dominer le monde économiquement et moralement. Songeons qu’après l’extermination jamais reconnue des premières nations indiennes et la sanglante conquête de leurs territoires…:

· Non contents de lui avoir extorqué le Texas, les Etats-Unis, ont, en 1843, fabriqué un incident de frontière avec le Mexique pour motiver une entrée en guerre et conquérir la Californie et le Nouveau-Mexique.

· En 1898, la destruction du vaisseau Maine dans le port de la Havane précipitera l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Espagne et permettra la conquête de nombreuses terres.

· Lors de la première guerre mondiale, les Etats-Unis ont abandonné leur position pacifiste grâce à un effort exceptionnel de propagande de la part du gouvernement — soupçonné d’avoir contribué au nombre important de victimes étasuniennes lors du naufrage du Lusitania.

· Lors de la deuxième guerre mondiale, le président Roosevelt était informé et dans l’attente de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor qu’il considérait comme le moyen d’amener le peuple américain à consentir à l’entrée en guerre.

· En 1962, les plans de la fameuse opération Northwood sont élaborés. Celle-ci devait permettre d’attaquer Cuba en l’accusant de la destruction d’un navire de guerre américain dans la baie de Guantanamo.

· En 1964, une prétendue agression de la marine U.S dans le golfe du Tonkin permettra au président Johnson d’impliquer les Etats-Unis dans le conflit vietnamien sans même le consentement du congrès.

· En 1983, Grenade sera envahie pour la (seule) protection des étudiants américains censés s’y trouver

· En 1991, les U.S.A ont sciemment laissé leur allié Saddam Hussein franchir la ligne jaune pour en faire un casus belli international.

· Les attentats de Moscou en septembre 1999 ont été attribués à des terroristes tchétchènes sans qu’aucun fait soit jamais venu étayer cette accusation. Cette dernière a néanmoins fourni le prétexte de la seconde guerre de Tchétchénie et a permis à Poutine de se faire élire président dans la foulée — j’ai tenu à mentionner cela ici car, Girard y a toujours insisté, les rivaux ne cessent de s’imiter. Il me semble que la stratégie russe aura vraisemblablement pu inspirer les stratèges néoconservateurs ou, du moins, les conforter dans leur perspective, si tant est qu’ils aient pu hésiter.

· Quoi qu’on en pense in fine, nul ne peut nier que les attentats du 11 septembre 2001 ont rendu possible l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak.

Aussi fragile qu’elle apparaisse encore au regard de l’histoire telle qu’enseignée dans les manuels et sans que nous puissions bien sûr en induire ou en déduire quoi que ce soit, lorsqu’elle est lue avec le mécanisme du bouc émissaire en tête, cette série nous donne quelques raisons de nous distancier a priori des accusations portées par le gouvernement américain à l’encontre d’Al-Qaïda concernant les évènements du 11 septembre 2001. Nous savons que le proverbe qui dit « quand on veut se débarrasser de son chien, on l’accuse d’avoir la rage » conserve une pleine actualité et dès lors, sans le moins du monde verser dans une quelconque paranoïa, nous adoptons logiquement une attitude de défiance vis-à-vis de la communication gouvernementale. Le crédit est mort comme disait mon vieil épicier.

Autodéfense citoyenne & comploteries : la position de Chomsky

Quoi de plus sain que l’esprit critique en matière politique ? N’est-ce pas l’attitude d’autodéfense intellectuelle du citoyen éclairé et vigilant que Chomsky appelle de ses vœux ? Ce citoyen ne demande qu’à être convaincu de la théorie officielle du complot Al-Qaïda, car c’est toujours plus agréable et rassurant de se trouver en phase avec la société et ses dirigeants plutôt qu’en dissidence. Mais encore faut-il qu’il y ait des preuves…

A ma connaissance, nous n’avons entendu que des accusations restées sans fondements. Rien qui ait valeur de preuve n’a été avancé. Probablement ignorez vous encore que le FBI ne recherche pas Ben Laden pour les attentats du 11 septembre car il ne dispose d’aucune preuve tangible de son implication (no hard evidence). Le fait que trois tours du World Trade Center se soient effondrées n’est pas une preuve de quoi que ce soit, c’est précisément ce qui est à expliquer. Nous ne savons toujours pas ni pourquoi, ni comment elles se sont effondrées. Nous ne savons donc toujours pas pourquoi tant de nations prétendument civilisées sont allées faire la guerre en Afghanistan et occupent encore ce pays. Mais là n’est pas la question.

Le lecteur l’aura compris, la théorie du bouc émissaire a dégagé au cœur du phénomène humain une dynamique d’attribution causale biaisée dans la direction la plus susceptible d’amener le consensus et de construire une réalité purement mythique. Loin de donner à voir quoi que ce soit d’inouï ou d’incompréhensible dans les attentats du 11 septembre, elle amène à envisager, en toute logique, la possibilité d’une tentative de construction d’une représentation mythique semblable à celles qui ont abondé tout au long de l’histoire humaine. L’inouï tient seulement à la dimension de la mystification qui, pour vertigineuse qu’elle soit, doit, malgré tout, être affrontée.

L’expression « théorie du complot » ne manquera pas ici de venir à l’esprit. Elle est emblématique de ce qu’il y a de plus difficile à vivre lorsque l’on se hasarde à penser en dehors des sentiers battus : le discrédit et le rejet, quand ce n’est pas la vindicte de ceux qui ont intériorisé la propagande. Ces bien-pensants, qui ne pensent plus et se contentent de coller des étiquettes avec dédain, n’ont pas vu qu’il n’est pas de bouc émissaire sans qu’un groupe ne se ligue contre lui, activement ou par consentement passif. Chaque bouc émissaire renvoie donc à une forme de complot, à un meurtre collectif qu’il faut dénoncer inlassablement, avant, pendant et après. Autrement dit, il devrait y avoir autant de théories du complot légitimes qu’il y a de boucs émissaires à reconnaître.

Avant d’aller plus loin, avant de franchir clairement la ligne jaune, revenons sur nos pas et demandons-nous comment Chomsky et ses fidèles se sont positionnés vis-à-vis de la théorie officielle du complot. Normand Baillargeon à qui j’ai posé la question lors du débat m’a dit avoir la même position que Chomsky : il ne conteste pas la version officielle.

Surprise ! Voilà donc les auteurs de « La fabrique du consentement » et du « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » qui consentent à la version officielle. Quels éléments de preuve ont convaincu ces professionnels du doute et de la critique ?

Les réponses de Chomsky sont étonnantes, car tout en reconnaissant que les attentats du 11 septembre furent une occasion formidable pour l’administration U.S et tous les gouvernements du globe de renforcer le contrôle de leurs populations respectives, il se contente d’affirmer que la thèse d’une machination gouvernementale est désespérément non plausible et il donne, en substance, les raisons suivantes :

1) Il faudrait être dément (insane) pour tenter quelque chose comme cela

· L’existence incontestable du projet Northwood est-elle un signe de la démence du gouvernement U.S ? En aucune manière. Les attentats auto-infligés relève d’une logique de gouvernement historiquement validée et parfaitement reconnue par Chomsky.

2) Le gouvernement américain est incapable d’organiser quelque chose d’aussi complexe et délicat à exécuter

· Admettons. Mais selon Federico Cossiga, ancien président de la république italienne et spécialiste des opérations clandestines, tout le petit monde du renseignement saurait déjà parfaitement que la CIA et le Mossad sont les véritables maîtres d’œuvre.

· Par ailleurs, cet argument paraît singulièrement auto-contradictoire quand y consentir oblige à retenir l’hypothèse que ce serait un barbu au fond d’une caverne qui aurait conçu ces attentats avec sa fine équipe de fanatiques.

3) Si cela avait été organisé par le gouvernement U.S., il y aurait eu des fuites

· Depuis la seconde guerre mondiale, les opérations de désinformation sont innombrables. Les fuites ne devraient pas manquer. Or, nous n’avons généralement connaissance du dessous des cartes que lorsque l’information est « déclassifiée » après plusieurs décennies. L’absence d’information n’est pas preuve d’une absence de machination.

· En 1967, lors de la guerre des 6 jours, l’aviation israélienne a coulé (intentionnellement) le navire espion Liberty. La marine U.S. a demandé à ses hommes de se taire, alors qu’ils étaient victimes et non comploteurs. Ils l’ont fait sans moufter. Rien n’a filtré durant deux décennies. L’absence de fuite n’est preuve de rien.

4) Les preuves des conspirationnistes sont aisément balayées dès que l’on a la moindre formation en science

· Ce qui est troublant ici, c’est que cette assertion est précisément celle que l’on peut adresser à la thèse officielle dont les explications (pancake theory) ne rendent pas compte de la vitesse d’effondrement des tours. Les trois tours du WTC sont tombées en chute libre et tout bachelier digne de ce nom sait que pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’en dessous il n’y ait que du vide, c’est-à-dire, une absence quasi-totale de résistance, sans quoi la chute aurait été retardée. C’est un fait, élémentaire, incontestable mais inexpliqué par les officiels.

· Les preuves officielles sont d’autant plus aisément balayées que souvent elles manquent : la chute de la tour WTC 7 est restée sans explication assumée officiellement par les organismes habilités.

4) Les revues scientifiques font constamment état de nombreux de phénomènes marginaux et inexpliqués

· L’argument est spécieux car il nous demande de faire comme si une thèse cohérente avait été proposée dans un cadre expert et n’avait laissé que des éléments secondaires inexpliqués. C’est tout le contraire. La thèse dite officielle n’a nulle part été officiellement formulée in extenso et ce qui est communiqué dans les médias est une constellation de fragments sans cohérence. Autrement dit, il n’y a pas de thèse officielle a proprement parler. Seulement une accusation sans fondement et une destruction dont les propriétés physiques (vitesse, symétrie) restent inexplicables tant que l’hypothèse d’une démolition contrôlée n’est pas envisagée.

5) Il en va ici comme la question de savoir qui a tué John Kennedy : on s’en fout ! Chercher la vérité sur 9/11 est un gaspillage d’énergie qui nous détourne des vrais problèmes.

· Cette assertion mérite toute notre attention. Elle paraît de bon sens, mais elle est passablement troublante de la part d’un homme qui s’est autant mobilisé contre toutes les formes de propagandes. En effet, ce qu’il dit est exactement ce que demandent les autorités, qui, toujours, mettent en avant un ensemble de priorités censées nous détourner de la réflexion citoyenne, en particulier, l’effort de guerre, dont il serait antipatriotique de discuter les fondements.

· Est-il insensé et vain de chercher à savoir dans quel monde nous vivons ? Connaître la vérité, toucher au réel, est un besoin fondamental de l’humain. Il est étonnant que ce soit un intellectuel dissident, un anarchiste, qui nous invite à y renoncer.

N’est-il pas troublant en définitive de constater que Chomsky, connu pour son attention scrupuleuse aux faits, se cantonne ici à un discours vague basé sur des assertions aussi fragiles que gratuites ? Lui qui a le courage de s’opposer à l’infinie propagande des médias officiels ne pourrait affronter l’argumentation qu’il juge conspirationniste ? Comment se peut-il qu’il ose porter une accusation qui appartient généralement à l’arsenal des puissances dominantes, lui qui, mieux que quiconque, connaît sa violence et son caractère inique, en ce sens qu’elle constitue un refus d’argumenter basé sur une disqualification a priori de l’interlocuteur ?

Franchement, je ne sais pas pourquoi Chomsky est porteur d’une telle contradiction et, au fond, peu importe. Notons à sa décharge qu’il n’est pas le seul, loin s’en faut. Les chiens de garde de la gauche bien pensante ne manquent pas. Mais nul n’a le pedigree de Chomsky.

Construisons une conspiration de l’intelligence

Quoi qu’il en soit, mon sentiment est qu’il convient d’aller au-delà de Chomsky, au-delà de la simple accumulation de faits de propagande, au-delà de la réaction citoyenne qui, aussi urgente et nécessaire qu’elle soit, ne saurait être suffisante. Car il nous faut songer à construire un monde meilleur et pour cela, éviter l’apocalypse si c’est encore possible.

Il nous faut donc penser le monde, dégager ses invariants, voir enfin ces « choses cachées depuis la fondation du monde ». La théorie de René Girard permet de comprendre comment les communautés humaines ont résolu jusqu’à présent le problème de la violence qui menace de les annihiler. Elles construisent une représentation où c’est l’autre, l’étranger, qui est mauvais et qui doit être objet de notre vindicte car il nous a fait violence. Notre courroux unanime est légitime. Nous voilà rassemblés, tous ensemble — « nous sommes tous américains » disions-nous fin 2001, après avoir clamé auparavant « nous sommes tous juifs allemands » — prêts à une juste violence qui restaurera l’ordre du monde troublé par un être malfaisant dont il faut se débarrasser. Ce schéma, c’est celui du bouc émissaire. Il est universel. Il n’y a pas de raison sérieuse de considérer qu’a priori le 11 septembre devrait y faire exception. A priori, donc, le 11 septembre devrait être considéré comme un phénomène de bouc émissaire. Que certains hésitent encore à franchir cette ligne jaune, c’est-à-dire, à quitter un monde rassurant où l’on croit que les gouvernements agissent pour notre bien pour entrer dans un monde hallucinant où le pouvoir est capable de telles machinations, cela peut se comprendre tant il est douloureux (a) de renoncer à ses illusions enfantines et (b) d’assumer le fait que ce monde est ce qu’il est parce que nous l’avons laissé devenir tel au travers de chacun de nos petits choix de vie inconscients, égoïstes, irresponsables, lâches, etc.

Ceux que l’on appelle les conspirationnistes, ceux qui cherchent la vérité, loin d’être des malades, ont compris qu’il y avait là une occasion inouïe de changer l’ordre du monde et d’accomplir la nécessaire révolution qui seule pourra nous détourner d’une trajectoire qui, pour le moment, est celle de la violence grandissante que les hommes, dans leur volonté de puissance débridée, font aux hommes comme à la nature.

Un autre monde est possible parce que la réalité se construit. Ne laissons plus les puissants nous fabriquer une réalité issue de la violence des accusations mythiques et des guerres « justes ». L’intelligence collective s’est mobilisée grâce à l’internet social. Les hiérarchies du pouvoir et l’information sont enfin mises à mal par une révolution pronétarienne (le peer to peer) qui est en mesure de changer radicalement le cours de l’histoire. Pas d’hésitation : rejoignons la conspiration de l’intelligence qui tente actuellement de contrer l’aveuglement et la brutalité des schémas anthropologiques qui nous agissent encore mais que nous avons à présent le pouvoir de dépasser. C’est maintenant ou jamais. Où que nous soyons, affirmons-nous comme témoins, sinon d’une vérité, du moins d’un questionnement que les officiels et leurs médias asservis tentent d’étouffer.

Le plus grand intellectuel vivant

Une mise au point pour finir. A l’instar de Chomsky, Girard n’a pas franchi la ligne jaune. Dans son dernier livre intitulé Achever Clausewitz, il évoque seulement la possibilité qu’Al-Qaïda n’ait pas de véritable existence. A cette idée sont logiquement associées les suivantes :

1. Al Aida n’est pas responsable des attentats du 11 septembre

2. Ces attentats ont une autre origine

3. Les médias accusateurs d’Al Aida fabriquent du mythe

Girard a-t-il pris ces corollaires en considération ? C’est possible, mais une chose est sûre, il ne s’est pas avancé dans cette direction. Son dernier interview montre qu’il reste sur des positions conservatrices fortement axées sur l’opposition christianisme / islamisme. Tout se passe comme si son attention était polarisée par le seul conflit des doubles qui, pour réel qu’il soit, n’en est pas moins l’occasion d’une phénoménale construction mythique qui eût mérité une analyse sous le rapport de la théorie du bouc émissaire.

Je ne peux m’empêcher ici d’associer à Girard l’image de Moïse qui, pendant 40 années, a conduit les Hébreux dans le désert mais n’a pu entrer en terre promise. Girard, en effet… :

1e) nous a permis de comprendre le caractère universel et partant, originel, du mécanisme sacrificiel,

2e) il a fait l’hypothèse que notre capacité à repérer des boucs émissaires provient de la révélation néo-testamentaire puisque… :

« Montrer la crucifixion comme le meurtre d’une victime innocente, c’est montrer le meurtre collectif et permettre aux gens de comprendre qu’il s’agit d’un phénomène mimétique.. » (Girard, Apocalyptic thinking after 9/11, SubStance #115, Vol. 37, no. 1, 2008, p. 25)

3e) Il nous a permis de comprendre que cette capacité est précisément ce qui contrarie les puissances de ce monde en faisant obstacle au plein accomplissement du mécanisme sacrificiel

En conséquence, les puissances (de ce monde) seront finalement détruites par cette vérité. Et toute l’histoire est simplement la réalisation de cette prophétie. (ibidem)

4e) Girard nous dit que nous sommes à présent dans l’Apocalypse, le moment de la révélation est venu, les puissances de ce monde vacillent sous le poids de leur propres mensonges et le voilà qui cesse de suivre le sillon qu’il a tracé tout au long de sa vie.

J’avoue en éprouver une certaine tristesse même si, par ailleurs, Girard a montré, en maintes occasions, qu’il était disposé à faire retour sur sa pensée pour l’amender. Peut-être le fera-t-il à nouveau, mais si ce n’était pas le cas, je me dis que cela serait dans l’ordre des choses. Il appartient à la génération suivante de prendre le relais. Girard a fait œuvre et quelle œuvre ! Peu le savent encore, mais il peut être considéré avec Freud et Piaget comme un des trois plus grands psychologues du XXe siècle. Là où ces derniers sont respectivement spécialistes des affects et de la cognition, Girard a fourni les bases d’une véritable psychologie du désir et magistralement éclairé le troisième volet du domaine psychologique, la conation, qui était encore il y a peu, une terra incognita. Laissons lui le dernier mot :

« Quand les gens ne veulent pas voir quelque chose, ils y réussissent très bien. Je pense qu’il y aura des révolutions spirituelles et intellectuelles dans un futur proche. Ce dont je parle maintenant semble complètement fou, et pourtant, je pense que le 11 septembre ne va cesser de gagner en signification ». (ibid., p. 29)

Luc-Laurent Salvador

Tuesday, February 19, 2008

Sarkorzy & la mémoire : la nation va-t-elle enfin assumer ses responsabilités ?

Nicolas Sarkozy a demandé qu’à la rentrée prochaine chaque élève de CM2 se voie confié la mémoire d’un des 11000 enfants juifs déportés. Les critiques pleuvent de toute part et sont loin d’être infondées. Toutefois, l’intention est belle et constitue une divine surprise : celle du retour dans le débat public de la question de la mémoire des violences du passé et de la responsabilité de la nation. La crise est toujours bonne quand elle suscite un débat, condition sine qua non de la réconciliation des mémoires et des esprits. Sous ce rapport, la France va probablement réaliser une avancée, donc bravo M. le Président, continuez !

Tout le monde le sait, Nicolas Sarkozy est un gagneur. Il a été élu président de la république le 6 mai 2007. Mais à peine les résultats étaient-ils connus qu’il a prononcé un discours dont tout portait à penser qu’il tournait radicalement le dos au passé violent de la nation et aux responsabilités qui attendent encore d’être assumées. En usant de la facilité consistant à présenter ces dernières sous l’angle de la repentance, Nicolas Sarkozy a titillé les vieux réflexes républicains et anti-cléricaux qui portent chacun à la rébellion contre ces formes d’autorité culpabilisante dont l’église constitue l’archétype. N’affirmait-il pas : « Je veux en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi et la concurrence des mémoires qui nourrit la haine des autres. » ?

A l’aune de cette forte parole, on peut mesure le chemin parcouru depuis le 6 mai. Quel prodigieux revirement ! D’aucuns s’en gausseraient mais, celui qui est dans l’erreur puis se reprend n’opère-t-il pas un heureux revirement ? De Gaulle n’a-t-il pas eu des revirements inattendus et néanmoins visionnaires ?

Il n’est pas totalement impertinent de se demander si ce nouveau cap découle d’une réflexion mûrie, d’un cheminement intérieur ou d’une stratégie de communication improvisée. Il se pourrait que Nicolas Sarkozy ait donné là raison à ceux qui, du côté de Marianne, disent qu’« il est tellement fort, qu’il est plus fort que lui ». Quand bien même cela serait, ce qui importe, c’est le résultat, et c’est peu de dire qu’il est heureux car, au-delà de la controverse suscitée, il nous ramène à une question vive dont la nation ne peut faire l’économie, celle de sa responsabilité dans l’Histoire. Par conséquent, il me semble qu’il y a là une belle occasion de se réjouir car, pour quelque raison que ce soit in fine, revirement ou pas, le président vient d’engager la nation dans une réflexion dont elle a grandement besoin, si l’on en juge par l’émotion que la question suscite encore.

Que le tir ait été mal ajusté et soit allé trop loin, c’est peu douteux. Mais on vise rarement au but du premier coup. Traditionnellement, le second coup est fait plus court et permet ensuite, avec une interpolation, de mettre dans le mille. Cette métaphore pour suggérer l’intérêt qu’il y aurait à opérer à présent un retrait qui, en découvrant un espace, permettrait que le nécessaire débat national ait enfin véritablement lieu.

D’où vient la nécessité de ce débat ? D’un besoin de réconciliation de la communauté nationale qui ne peut se réaliser sans un dialogue où tous auraient la parole. Car il s’agit ni plus ni moins que de trouver un accord qui rende justice à chacun. Comment la nation pourrait-elle aller de l’avant si elle ne retrouve la cohésion que seule la paix et la justice procurent (à l’exception, bien sûr, de l’ennemi commun) ?

Ainsi que je l’ai déjà évoqué dans un précédent article traitant des conditions nécessaires et suffisantes de la réconciliation entre les individus comme entre les peuples, celui qui est victime de violences a besoin, pour se reconstruire, pour sortir du ressentiment et marcher librement vers son avenir, que soit réalisé le minimum de justice qui consiste en la reconnaissance des violences dont il a fait l’objet. Ceci suppose que l’auteur des violences puisse assumer et donc accepter de reconnaître celles-ci comme étant siennes. La cicatrisation de la réalité procède de la restauration de l’accord de tous à son sujet ; elle est à ce prix, et c’est le prix de la paix, qui n’est jamais trop élevé. De manière symbolique, au nom de la nation, et donc au nom de chacun de ses membres, Jacques Chirac a reconnu en 1995 la responsabilité de l’état français dans la déportation de dizaines de milliers de juifs. Comment oserions-nous nous regarder en face, s’il ne l’avait pas fait ? Même l’église catholique qui, en matière de reconnaissance de ses fautes est vraiment la dernière des dernières, a reconnu sa contribution à la Shoah — mais sans cependant s’adresser au peuple juif directement, seulement à Dieu, a tenu à préciser le cardinal Lustiger !

Il y a là, dans cette capacité à déclarer publiquement ses responsabilités, quelque chose de salvateur, et pourquoi ne pas le dire, quelque chose de christique, au sens où il nous est demandé de venir délibérément nous mettre à la place de celui qui est en cause. Cette exigence morale à laquelle la nation allemande a consenti — et continue de consentir — nous vaut la paix dont nous jouissons à présent en Europe. Nous pouvons donc dire, me semble-t-il, que sous le rapport de la Shoah, l’essentiel de ce qui était à faire a été fait et il n’y a qu’à s’en féliciter car, même si nous avons à porter une responsabilité, nous vivons à présent en paix avec ce passé, avec ses victimes.

Tenter de poursuivre dans cette direction pour contribuer encore au devoir de mémoire et à l’éveil des consciences est a priori louable, car la tâche n’est jamais achevée. Toutefois, une orientation conceptuellement juste ne garantit pas que l’action que l’on voudrait en faire découler soit elle aussi juste. Agir, c’est en effet s’inscrire dans le contexte d’une réalité qui peut radicalement changer les significations.

Or, si c’est bien cette justice source de paix que nous poursuivons au travers du devoir de mémoire, il convient de se demander si les ressources attentionnelles de la nation doivent être encore davantage allouées à la mémoire de la Shoah ou s’il ne serait pas temps d’étendre le principe d’une démarche responsable et réconciliatrice aux autres moments douloureux de l’histoire de France, au moins ceux qui ne sont pas tombés dans l’oubli et dont les victimes ou leurs descendants sont encore là pour témoigner.

Ainsi, par exemple, il convient de se demander combien de temps encore devrons-nous attendre que la France reconnaisse officiellement avoir contribué à la mise en esclavage des peuples africains ? Avoir amené la communauté internationale à faire de l’esclavage un crime contre l’humanité est certes une réussite, mais elle n’est guère reluisante dès lors qu’elle participe d’une mascarade et contribue à différer le moment inévitable et nécessaire où il nous faudra reconnaître et assumer les violences de nos pères. Que dire aussi des violences coloniales, passées et présentes ? Que dire encore de la collaboration des agents de la République avec l’occupant nazi ? S’est-elle limitée à l’arrestation de personnes juives ? Que non pas !

L’Histoire de France n’est pas seulement glorieuse. Elle a une face cachée qui est une longue litanie de violences enfouies dans ses fondations. Ces dernières ne manqueront pas d’affleurer tôt ou tard. Tirer argument d’une concurrence des mémoires pour ne rien faire serait d’une indicible indécence étant donné que la multiplicité des victimes résulte de la multiplicité des violences perpétrées. Le plus rapidement nous aurons fait ce qui doit être fait, le plus tôt nous serons en paix, le plus tôt nous retrouverons une authenticité dont il n’est que trop évident qu’elle nous fait à présent défaut. Il n’y a rien là que nous ne puissions accomplir. Il ne serait que temps.

Le premier ministre australien ne vient-il pas de présenter des excuses aux Aborigènes pour les injustices historiques qui leur ont été infligées ? Il y avait là quelque chose de nécessaire, qui vaut au chef du gouvernement d’être au plus haut dans les sondages et à l’Australie de récupérer une légitimité morale bien entamée par sa contribution à l’invasion de l’Irak et son refus initial de se conformer à la charte de l’ONU sur les droits des peuples indigènes.

Bruckner a raison de rappeler que « le devoir de mémoire défi­ni par Primo Levi est l’obligation faite aux survivants, aux té­moins, de dire, de raconter. Pas celle de commémorer ». Mais cela ne suffit pas. La parole des victimes doit encore rencontrer celles des bourreaux. Les commissions Vérité et Réconciliations mises en place en Afrique du Sud après la chute de l’apartheid visaient d’abord à cela. Ce qui compte, c’est de s’accorder sur ce qui s’est passé, pour que la vérité soit reconnue et que chacun ait enfin le sentiment d’accéder à une réalité restaurée, où les monstres ont disparu, laissant place à des humains égarés et malheureux qui se croient fondés à faire violence pour se faire justice. Des humains auxquels il est possible de pardonner pour autant qu’ils veuillent bien reconnaître qu’ils ont à se faire pardonner.

Dans le très beau livre de Andersson, Lagolnitzer & Rivasseau (2007) intitulé Justice internationale et impunité, le cas des Etats-Unis, on trouve un chapitre avec une conclusion impressionnante de lucidité sous le rapport de ce qui nous occupe :

« Si j’étais le président, je pourrais stopper les attaques terroristes contre les Etats-Unis en quelques jours. Définitivement. Je demanderais d’abord pardon, publiquement et en toute sincérité, à toutes les veuves et tous les orphelins, à tous les torturés, à tous les appauvris et à toutes les millions d’autres victimes de l’impérialisme américain. Puis j’annoncerais que les interventions américaines à l’échelle mondiale — y compris les atroces bombardements — sont terminées. Et j’informerais Israël qu’il n’est plus le 51eme état de l’Union, mais, assez bizarrement, un état étranger. Je réduirais ensuite le budget militaire d’au moins 90% et j’utiliserais les économies pour payer des réparations aux victimes et restaurer les dommages occasionnés par les nombreux bombardements et invasions américains. Il y aurait plus d’argent qu’il n’en faut. Savez-vous à quoi équivaut une année du budget militaire des U.S.A ? Une année ? C’est égal à plus de 20.000 $ par heure pour chaque heure depuis que Jésus Christ est né.

C’est ce que je ferais durant mes trois premiers jours à la Maison Blanche. Le quatrième jour, je serais assassiné. » William Blum, Libérer le monde à mort (Freeing the world to death), p. 96. tr. auct.

L’auteur donne bien, je crois, la mesure de ce qui est en jeu, le prix de la paix en somme. Ce qui est demandé à chacun, et en particulier, au président, représentant de la nation, c’est du courage et la volonté d’assumer ses responsabilités.

Quelque reproche que l’on puisse lui adresser par ailleurs, je n’ai pas de raison de penser que Nicolas Sarkozy manque de l’un ou de l’autre. Dès lors, je veux encore croire que nous pouvons progresser et aider le monde à sortir de la plaine d’Armaggeddon avant qu’il ne soit trop tard. Car ce dont il est traité ici n’est pas qu’une question de programme éducatif, une question sur laquelle les historiens et les psychologues de l’enfance auraient à se pencher avant, sans doute, les politiques. La question n’est pas là. La question posée, c’est celle qui parcourt toute l’œuvre de René Girard, à savoir, celle d’une possible sortie de la violence pour l’humanité. Cette sortie chacun peut contribuer à l’accomplir. En acceptant, jour après jour, ses responsabilités. Chacun sait très bien ce que cela veut dire. Mais qu’il est difficile de passer aux actes !